Municipales 2026 : derrière le phénomène Sarah Knafo, l'impasse stratégique de Reconquête!
En cet été 2021, la candidature présidentielle d'Eric Zemmour a cessé d'être un simple murmure. Elle est un projet, orchestré en coulisses par sa compagne Sarah Knafo et une flopée de militants d'extrême droite. Oui, cet attelage radical doit cimenter la grande union des droites professée par le fondateur de Reconquête!. Celle qui rassemblera les orphelins de "Le Pen, Pasqua, Sarkozy et Fillon", déclamera-t-il en avril 2022. À l’époque, un collaborateur LR exprime ses réserves à la magistrate de la Cour des comptes. "Vous n'y arriverez pas avec des gens comme Damien Rieu", ancien membre de Génération identitaire, davantage réputé pour ses tweets compulsifs que pour son œuvre doctrinale. "Quand on veut l'union des droites, c'est avec toutes les droites", réplique Sarah Knafo.
La suite est connue. L'appel au rassemblement d'Eric Zemmour a mué en guerre à mort avec Valérie Pécresse et Marine Le Pen. Ici est né le grand malentendu. Peut-on incarner l'union en rajoutant un équidé à la course des petits chevaux ? Peut-on rassembler la droite avec un ADN si radical ? Est-on légitime à tendre la main après avoir mordu celle des autres ? Cette contradiction étreint Reconquête! depuis sa naissance. Elle la poursuit à Paris.
"Faiseuse de roi"
Et pourtant, quel mal se donne son égérie ! Oublié, le ton lugubre et anxiogène de 2022. Sarah Knafo prend soin de "dézemmouriser" sa campagne municipale, à coups de visuels chaleureux et de promesses de "ville heureuse". La normalisation vaut bien le kitsch et le pillage de l'imaginaire Pixar, omniprésent dans ses vidéos réalisées à l'aide de l'intelligence artificielle. Avec succès. Les sondages lui promettent un score à deux chiffres, synonyme de qualification pour le second tour. Dès l'automne, elle s'imaginait auprès d'un interlocuteur en "faiseuse de roi" de la capitale, aux voix décisives. Désormais, elle martèle l'idée d'une inévitable alliance avec Rachida Dati, seul moyen "de l'emporter" face à la gauche.
Ce récit est mâtiné de fausses évidences. Sarah Knafo se vante d'apporter des "voix nouvelles" à la droite, comme Jésus multipliait les pains ? Elle agrège surtout l'électorat parisien d'extrême droite de la dernière présidentielle, même si elle séduit aussi des pans de la population longtemps hostiles au RN. "Elle ne fait que siphonner Thierry Mariani, s'agace un pilier LR. Elle n'a pas fait perdre une voix à Rachida Dati. Sans elle, on serait en meilleure posture." Là réside le subterfuge de Reconquête! : la formation d'extrême droite prend en otage des voix, puis s'en fait la dépositaire afin de contraindre à l'alliance.
Et cette union, n'est-elle pas la seule voie vers l'alternance ? Sarah Knafo convoque un victorieux sondage Ifop testant une supposée "union" Knafo-Dati au second tour pour appuyer sa thèse. Las, l'enquête suggère un simple soutien de Reconquête! à la candidate LR, sans mesurer les conséquences de la déflagration politique issue d'un accord entre la droite et un parti siégeant avec l'AfD allemande, refuge de nostalgiques IIIe Reich, à Strasbourg. Une telle alliance ferait imploser la coalition bâtie par Rachida Dati, alliée du MoDem et des macronistes, et pourrait effrayer des électeurs de centre-droit.
Quête de respectabilité
D'où le refus de l'ancienne ministre de la Justice de saisir cette main tendue, décidément trop vénéneuse. Sans alliance, Sarah Knafo serait soumise à un cruel dilemme : se retirer, au risque d'intérioriser le statut de paria de Reconquête!. Se maintenir, quitte à provoquer la défaite de Rachida Dati. Il lui faudrait alors déployer des trésors de rhétorique pour justifier sa stratégie jusqu'au-boutiste. Paris en témoigne. Qu'importe l'épopée élyséenne d'Eric Zemmour ou l'ascension de Sarah Knafo dans l'opinion : Reconquête! peine à trouver sa place sur l'échiquier politique, tiraillée entre sa radicalité originelle et le désir de Sarah Knafo d'être admise dans la grande famille de la droite.
Curieuse ambivalence. La vice-présidente de Reconquête! est animée d'une quête absolue de respectabilité. Parlez-en à François Hollande. L'ancien président, issu lui aussi de la Cour des comptes, l'a rencontrée il y a quelques années avec plusieurs membres de la juridiction financière. Un cliché immortalise l'instant. Etrange, il revient ensuite aux oreilles du socialiste que sa condisciple a fait circuler la photo dans le milieu parisien. Etrange, s'est aussi dit Emmanuel Macron. A l'origine, encore un cliché, cette fois publié dans la presse. Y apparaissent l'eurodéputée et le conseiller élyséen Bruno Roger-Petit le 13 juillet 2025 au ministère des Armées. Le chef de l'Etat est bien informé : Sarah Knafo utiliserait le cliché pour attester de ses entrées au sein de l'exécutif.
"Les autres sont tellement ternes"
Cette contradiction s'observe à Paris. Sarah Knafo n'a jamais renié la radicalité de Reconquête!, n'épargne pas Rachida Dati - "les autres sont tellement ternes ! Tellement gris, tellement tristes", déclame-t-elle en meeting le 9 mars à Paris - mais s'étonne que les coups soient réciproques. Bruno Retailleau a le toupet d'affirmer qu'un vote Knafo fait les affaires d'Emmanuel Grégoire ? Voilà l'entourage du patron de LR destinataire d'un message critique. L'élu LR Grégory Canal attaque Sarah Knafo lors d'un débat télévisé ? Elle s'indigne auprès du camp Dati de sa virulence, arguant de son esprit de rassemblement. Mais cette patte blanche est noire pour beaucoup.
"Il y a des alliances qui font perdre une partie de l’électorat", théorise Rachida Dati. L'ancienne ministre de la Culture résume l'ambiguïté du cas Reconquête!, symbole du fantasme - ou cauchemar - de l'union des droites. Chacun, lesté de ses biais idéologiques, projette ses propres opinions sur une telle alliance, jamais confrontée à la réalité des urnes. Ici, elle est la clé de la victoire. Là, la garantie de l'échec. Sans test grandeur nature, le débat reste ouvert. "Si Dati perd sans alliance, subsistera le fantasme qu'une droite unie pouvait gagner", note un stratège LR.
La science-fiction peut nourrir des destins, même à rebours du réel. Les grandes victoires de la droite ont été acquises avec le centre, son allié naturel sous la Ve République. Et puis, quelle "droite unie" ? Encore faut-il que ce camp disparate puisse être rassemblé, tant il est traversé par de fortes divergences. Quoi de commun entre Edouard Philippe et Sarah Knafo, hormis le qualificatif de droite qu'ils s'arrogent ? "A droite, nous avons la culture du chef, pas celle de la synthèse, qui est plus celle de la gauche", assure à L'Express la présidente de la région Ile-de-France Valérie Pécresse. Un conseiller LR résume : "A Reconquête, ils pensent que tous les électeurs de droite veulent remplir des avions avec des migrants et s‘allier avec les fachos d’Europe. Pour eux, un mec de droite ne peut pas voter pour Edouard Philippe."
Le cas Knafo en 2027
Paris, 2026. L'Elysée, en 2027. Le cas Reconquête! agite la droite. Valérie Pécresse a conseillé à Bruno Retailleau d'assécher l'électorat zemmouriste, ennemi de la droite. Le patron des députés LR Laurent Wauquiez défend, lui, la tenue d'une primaire allant "de Gérald Darmanin à Sarah Knafo" en vue de rassembler la droite hors RN. "Knafo perdra et les pourcentages de Reconquête! seront neutralisés", a théorisé l'ancien ministre de Nicolas Sarkozy à un cadre du bloc central. Ces suffrages seraient donc récupérés par le vainqueur de la compétition.
Assécher, sans insulter. "Avec un Bardella à 52 % dans les sondages de second tour, si vous crachez à la figure de Zemmour, il vaut mieux prendre le thé le dimanche du second tour", confie Laurent Wauquiez. Là encore, le raisonnement frappé sous le sceau de l'évidence se renverse. "Si on faisait alliance avec Reconquête! au premier tour, bon courage pour expliquer aux électeurs de gauche qu’il faut voter contre Bardella", note une ministre Renaissance. Le front républicain avec Zemmour : l'imagination n'a pas de limite.