Rendez-nous "Top Chef" ! Par Denys de Béchillon
Le génie de Top Chef a longtemps reposé sur son modèle pédagogique. Il y avait des maîtres et des élèves, une chefferie bienveillante mais assumée, un cadre fixe, des règles du jeu, une culture de l’effort, un ordre de mérite… Mais plus que tout, on y voyait opérer la magie de la transmission dans l’apprentissage. C’était le sens des "brigades", de l’affiliation, par groupes, des candidats aux mentors qui les avaient choisis. Il n’y avait pas que la matière brute des aliments qu’on faisait mine de transformer. Les jeunes gens aussi : on nous donnait à voir que, tout professionnels et déjà expérimentés qu’ils soient, ils étaient pris là où ils étaient, puis malaxés, redressés, dirigés, emmenés plus loin… L’Ecole de guerre – toutes choses égales par ailleurs – fonctionne un peu sur ce schéma.
Vaste changement dans la saison en cours du programme de M6. Il n’y a plus d’équipes au point de départ ; seulement une sélection individuelle progressive. Plus d’unité de lieu non plus, ni de stabilité des conditions : on va faire la tambouille n’importe où, sur la plage ou sur la terrasse d’un restaurant d’altitude… Quant aux jurés – toujours aussi sympathiques au demeurant – on les a ostensiblement privés du plus gros de leur raison d’être. Ils sont là pour juger ; presque plus pour expliquer comment faire…
Le succès de la formule traditionnelle reposait sur une nostalgie de la formation à l’ancienne, voire sur le plaisir coupable que nous prenions à la vérifier supérieure aux niaiseries complaisantes de l’éducation positive… C’est dire la frustration où nous sommes désormais ! D’autant qu’elle est mal compensée par le second concours, dit "parallèle", où s’opposent autour de minuit les candidats recalés du prime time. Là, les maîtres conseillent encore les disciples, mais – allez comprendre pourquoi – la compétition se déroule dans un espace sans vie ni nom, délabré, quelque part entre le dépotoir et le garage désaffecté. Même les plaques de cuisson ne chauffent pas correctement. L’exacte antithèse de ce qui fait – aussi – la noblesse de la grande cuisine : l’organisation nécessaire pour s’adapter au coup de feu, la propreté des lieux comme celle du travail, la rigueur du processus d’ensemble, la beauté des équipements, la récompense de s’en servir… Horrible et déprimante contradiction.
Les générations montantes crèvent d’autosuffisance
Goût du jour ? Idée que les producteurs se sont faite du goût du jour ? D’une manière ou d’une autre, il faut bien y voir le produit ou le symptôme de quelque chose. Laquelle n’a rien d’anodin parce que, loin au-delà des seules cuisines, nous sommes construits depuis belle lurette par un imaginaire de l’initiation, de la transition de la jeunesse vers l’âge adulte par l’accompagnement des anciens et la transmission de leur art. La question de savoir si nous pouvons nous passer de cet horizon – et donc d’une mise en scène de sa vertu – est bien d’ordre civilisationnel. Et elle n’appelle pas de réponse enthousiasmée.
À bien y réfléchir, les générations montantes crèvent d’autosuffisance. Un tutoriel par-ci, un petit coup d’IA par-là ; quelques tips glanés sur les réseaux… De quoi persuader chacun de son génie propre, de sa capacité intrinsèque à faire ce qui lui plaît comme de l’inutilité des/de la discipline(s). Dans le mainstream, il suffit d’être soi – parce qu’on le vaut bien – et de se déclarer créatif.
Bilan des courses : des cohortes de gamins abandonnés à leur narcissisme, fous d’eux-mêmes, déboussolés par l’absence de cadre, aveuglés par un culte de la performance qui les écrasera presque toujours parce qu’elle sera rarement au rendez-vous, fascinés par le "talent" (naturel ?) et rendus incapables de trouver dans l’amour du travail de quoi compenser sa très inégale distribution, enragés contre eux-mêmes et donc confusément portés à déplacer leur rage vers le reste du monde – je me dis parfois que l’hallucinante prégnance de LFI dans les universités trouve là une part de son explication… Bref, une pure catastrophe, individuelle et sociale, contre laquelle les politiques éducatives devraient, fondamentalement, chercher à se dresser au lieu d’appuyer encore et encore sur le champignon.
Les images, le divertissement, le rêve ont aussi leur rôle à jouer. Top Chef, malgré ses ambiguïtés – Ah, la "créativité sans limites"… – remplissait une bonne et vraie fonction contre-culturelle. Ne la perdons pas. Rendez-nous Top Chef !