Coronavirus : l’opération « résilience » devra vaincre la bureaucratie de l’État
Par Frédéric Mas.
Emmanuel Macron, lors de son intervention depuis l’hôpital militaire de Mulhouse, a annoncé le lancement d’un plan de lutte contre le coronavirus demandant l’appui de l’armée.
L’opération militaire « Résilience » a pour objet d’aider la population face à la pandémie : il ne s’agit pas de faire respecter les règles du confinement ou de durcir les conditions de l’opération « Sentinelle », mais d’apporter un soutien logistique, sanitaire et de protéger les populations, selon un communiqué de presse du Ministère des armées. Dans ce cadre, deux navires de guerre ont été mobilisés pour intervenir en Guyane en cas d’extension de la pandémie.
La résilience, qu’est-ce que c’est ?
Le choix d’invoquer la résilience pour parler de ce type d’opération militaire n’est pas neutre. En physique, la résilience est la capacité d’un matériau à absorber de l’énergie quand il se déforme sous l’effet d’un choc.
Invoquer la résilience nous en dit beaucoup sur les ambitions des pouvoirs publics, qui est de répondre à la crise en s’adaptant.
Il s’agit donc de conjurer la fragilité, que le chef de l’État a pointé à demi-mot en parlant des divisions entre Français qu’il nous faut surmonter dans l’épreuve.
Le problème de la bureaucratie étatique
Seulement, la grande fragilité face à la crise ne vient pas seulement de la division ou de l’indiscipline supposée des citoyens, elle est aussi le fait d’une bureaucratie étatique dont les lourdeurs, déjà pénibles et pénalisantes en temps normal, sont totalement inadaptées à une situation de crise qui demande agilité et décentralisation.
Le temps de réaction de l’administration face à la crise sanitaire a choqué l’opinion publique, mais rappelle la grande difficulté pour la bureaucratie à intégrer l’incertitude et à sortir des procédures qu’elle a elle-même instauré pour se garantir contre elle. Comme l’avait repéré Michel Crozier dès 1976, la sacralisation des règles qui découle de la bureaucratisation devient stérile quand se déconnecte de la réalité.
Mercredi 25 mars, Ouest-France signalait que le généticien Philippe Froguel, qui dirige le centre de recherche publique du CHRU de Lille, s’était vu refuser par l’administration de fabriquer des tests pour dépister le Covid-19 : « Il faut « respecter les procédures », seul un biologiste médical étant officiellement habilité à lire les résultats, alors que le laboratoire de Philippe Froguel le fait depuis des années. »
Le président de la région Grand Est Jean Rottner déclarait il y a quelques jours que la réglementation RGPD entravait la distribution en urgence de millions de masques, car elle interdisait la constitution d’une liste des professionnels de santé nécessaire pour la répartition.
Au cœur de la querelle sur la chloroquine qui déchire le pays entre partisans et opposants au professeur Raoult, il y a aussi un problème de règlement de comptes entre agences et hiérarchie qui a ralenti l’application du traitement.
Comme l’écrit Patrick de Casanove dans Contrepoints : « En France, c’est bien un pouvoir politique qui gêne la mise à disposition rapide d’hydroxychloroquine aux patients. Un comité dit « scientifique », qui conseille un gouvernement dépassé par les événements, a émis un avis déconnecté de la réalité, mais très pertinent si on le regarde avec l’éclairage du capitalisme d’État. »
Inflation de normes
Il ne s’agit pas ici de dénoncer toutes les protections et normes posées par l’administration, qui en temps normal peuvent être utiles à la protection des droits individuels sous les conditions et limites posées par la constitution, mais d’indiquer que son inflation nuit aussi à l’efficacité des normes. Cette nuisance en situation exceptionnelle devient elle-même exceptionnelle. Ici, elle conduit à mettre en danger très concrètement la vie de nos concitoyens.
Face à l’incertitude, la réponse doit être décentralisée. Mobiliser l’armée pour aider les populations peut participer à la résilience si elle est capable d’encourager l’exploration individuelle des solutions et les stratégies innovantes.
C’est ce qu’elle fit lors de la bataille de la Marne en 1914, comme le rappelle Philippe Silberzahn dans un article récent : « (…) depuis de nombreuses années, l’institution militaire tolérait des expérimentations locales sur à peu près tout, même lorsqu’elle les désapprouvait, notamment les nouvelles technologies. Si elle aborde la guerre très mal préparée, bloquée par des modèles mentaux obsolètes, elle a en réserve les innovations les plus en pointe. Il faudra la catastrophe du feu pour que ces innovations soient mobilisées. »
C’est par l’initiative et le courage des citoyens que nous sortirons de la crise, c’est de là qu’il faut partir pour parler de résilience.