OGM : l’Union européenne réglemente, encore et toujours !
Une phytophotodermatite appelée « margarita burn » aux États-Unis d’Amérique est provoquée par les furocoumarines de la peau du citron utilisé pour la préparation de la boisson. (Source)
Les OGM sont de nouveau au sommet de l’affiche avec la publication d’une proposition de règlement portant sur les nouvelles techniques génomiques. Voici quelques éléments de contexte liés à un arrêt à notre sens malheureux de la Cour de Justice de l’Union Européenne.
Une proposition de règlement sur les « nouvelles techniques génomiques »
Le 5 juillet 2023, la Commission européenne a officiellement divulgué sa « Proposition de règlement du Parlement européen et du Conseil relatif aux végétaux obtenus par certaines nouvelles techniques génomiques et aux denrées alimentaires et aliments pour animaux qui en sont issus, et modifiant le règlement (UE) 2017/625 » (texte ; annexes ; FAQ).
En très bref, la Commission propose que les plantes produites par des nouvelles techniques génomiques (NGT) qui pourraient également être produites naturellement ou par sélection conventionnelle feraient l’objet d’une procédure allégée de « vérification ».
Ces NGT sont essentiellement la mutagenèse dirigée, par exemple à l’aide de CRISPR/Cas (qui valut un prix Nobel à Mmes Emmanuelle Charpentier et Jennifer Doudna), et l’intragenèse et la cisgenèse (introduction dans une espèce de gènes en provenance de la même espèce ou d’une espèce apparentée pouvant se croiser avec l’espèce en cause).
Tous les autres produits des NGT seraient traités comme les OGM au sens courant, issus d’une transgenèse.
La proposition de règlement avait « fort opportunément » fuité il y a quelques jours, ce qui a permis d’ériger les premières barricades. D’aucuns voudront faire réglementer les « plantes NGT de catégorie 1 » comme les OGM « classiques » maintenant anciens (à l’échelle du progrès technologique). Lire : en interdire la culture et, si possible, la commercialisation et l’utilisation de leurs produits.
Cela ne pourra que s’amplifier.
Hou ! fais-moi peur !
Comme on le sait, une nébuleuse aux intérêts principaux hétéroclites est vent debout contre les OGM, les variétés de plantes issues des techniques maintenant anciennes (à l’échelle du progrès technologique) de transgenèse (introduction d’un gène ou d’une séquence génétique dans une plante cultivée).
C’est que ces techniques sont susceptibles de produire des effets « hors cible » qui, selon le prêt-à-penser de l’activisme, sont potentiellement dévastateurs. La même accusation est portée contre les NGT, les techniques plus récentes d’édition des gènes. C’est exigé par le besoin de maintenir les fonds de commerce et par l’escalade d’engagement.
Qu’importe si les NGT sont infiniment plus précises et si on sait gérer les hors-cible. L’essentiel n’est-il pas, pour ces fonds de commerce lucratifs et valorisants, de disposer d’un argument bien anxiogène susceptible d’émouvoir non seulement les foules, mais aussi et surtout les décideurs politiques ?
Notre système politique et judiciaire européen a concocté un arsenal réglementaire qui condamne au pilori, en pratique, toute technique (ou presque) censée être nouvelle ou récente – du troisième millénaire de notre ère qui a commencé en 2001 (et non 2000 comme on le croit souvent) – et qui n’aurait pas été « traditionnellement utilisée pour diverses applications et dont la sécurité est avérée depuis longtemps » ; dernier avatar : arrêt de la Cour de Justice de l’Union européenne du 7 février 2023 dans l’affaire C688/21 (communiqué de presse ; analyse sur ce blog).
La proposition de règlement de la Commission européenne vise à briser ce carcan pour une partie des produits issus des nouvelles techniques. L’Angleterre l’a déjà fait.
Mais saviez-vous que même les techniques/méthodes « traditionnellement utilisées… » peuvent aussi avoir des ratés ?
Les pommes de terre
Le cas le plus « célèbre » – enfin, dans les traités sur l’amélioration des plantes – est la pomme de terre Lenape.
Elle a sa fiche Wikipedia (plus détaillée en anglais qu’en français). Elle avait été créée en recourant à un croisement avec une espèce de pomme de terre sauvage (Solanum chacoense) qui devait apporter une résistance au virus A de la pomme de terre, et à des souches communes de mildiou.
Mais il s’est avéré que Lenape produisait aussi une quantité excessive de glycoalcaloïdes, principalement la solanine (produite par les pommes de terre qui ont verdi) et la chaconine. Un brin toxique, donc, au moins dans certaines conditions de culture…
Diffusée en 1967, elle a été retirée du marché en 1970. Mais on l’utilise encore comme parent dans des programmes de sélection.
Un exemple moins connu est la pomme de terre Magnum Bonum, créée en 1876. Wikipedia rapporte :
« En 1986, des analyses réalisées en Suède où cette variété était encore couramment cultivée, ont révélé de façon inattendue pour une variété ancienne, des teneurs très élevées en glycoalcaloïdes (α-solanine et α-chaconine). Le taux moyen, sur 300 lots commerciaux analysés, s’élevait à 254 mg/kg, avec un maximum à 665 mg/kg, soit très au-dessus de la limite maximum généralement admise qui est de 20 mg/100 g [ma note : 200 mg/kg]. Il est admis que la cause de ces taux élevés est à attribuer à des facteurs génétiques, la preuve qu’ils aient pu être induits par les conditions froides et pluvieuses de l’été 1986 n’ayant pu être apportée. On a relevé seulement quelques cas de troubles intestinaux dus à la consommation de ces pommes de terre. »
Le céleri
On cite aussi le cas d’une variété de céleri américaine, mais sans indication de son nom. Elle avait été sélectionnée pour sa résistance à des ravageurs et produisait une quantité très importante de psoralènes.
Jay D. Mann a écrit dans « How to Poison Your Spouse the Natural Way: A Guide to High-Risk Dining » (comment empoisonner votre conjoint de façon naturelle : un guide pour les repas à haut risque) :
« Lésions inattendues provoquées par du céleri « sans traitements »
[…]
Il est assez ironique de constater qu’une variété de céleri qui a été sélectionnée spécifiquement pour éviter les traitements phytosanitaires « risqués » a permis de rapprocher un risque naturel du consommateur ! Au lieu que l’éruption cutanée causée par le céleri ne se soit limitée qu’aux producteurs de légumes, elle atteignait maintenant les employés des supermarchés.
Aucun des rapports publics n’a nommé les variétés de céleri dangereuses, et nous ne savons même pas si elles sont encore sur le marché. Il faut donc faire attention à l’épicerie, et éviter de faire ses courses là où les caissières et les employés des rayons légumes se grattent constamment l’avant-bras. »
Courgettes
À propos de « comment empoisonner votre conjoint de façon naturelle », il est possible que Bonne et Généreuse Mère Nature fasse le travail d’elle-même.
Nous avons rapporté un cas d’intoxication fatale par des courgettes dans « C’est confirmé : des traces de pesticides peuvent tuer un homme » (une traduction d’un article de M. Ludger Weß).
Les courgettes contenaient une quantité importante d’un insecticide extrêmement toxique, la cucurbitacine, fabriqué par la plus grande et la plus ancienne productrice de poisons mortels du monde : Monsanto Nature.
La cause probable est que la plante du potager qui avait produit les courgettes était issue d’un croisement avec une coloquinte, mais il n’est pas exclu, a priori, qu’il y ait eu une mutation réverse ; que le gène de la cucurbitacine qui avait été réduit au silence ait muté vers la forme active..
Si l’épouse avait arrêté à la première bouchée d’un gratin de courgettes très amer, le mari avait, hélas, fini sa portion.
Et voici les tomates
Notre infatigable ami Albert Amgar, taulier d’un blog sur l’hygiène alimentaire, mais pas que…, nous a mis sur la piste de tomates cerises coréennes.
Selon une information du Korean Herald,
« Naturellement produite lors de la croissance des plants de tomates, la tomatine se décompose normalement lorsque les tomates commencent à mûrir. Cette substance est une substance chimique qui permet aux plantes de résister aux changements négatifs de l’environnement, tels que les attaques d’insectes ou les variations de température.
Les services de recherche et de vulgarisation agricoles de la province de South Chungcheong ont annoncé qu’une certaine variété de tomates cerises – HS2106 – est susceptible de contenir un niveau anormalement élevé de tomatine, car la température moyenne de la fin janvier, qui a atteint moins 7,2 degrés Celsius le 25 janvier, était inférieure de trois degrés à la moyenne de l’année.
L’exposition à des conditions climatiques plus froides a entraîné une surproduction de tomatine dans les tomates cerises HS2106, et les enfants et les familles qui ont consommé des produits à base de tomates contenant des restes de tomatine ont fini par développer des symptômes gastro-intestinaux, a expliqué l’agence.
Elle a ajouté que d’autres variétés de tomates cerises ne présentaient aucun problème de sécurité alimentaire. »
Le « vin qui rend fou et aveugle »
L’histoire de la vigne est vraiment passionnante. Au cours du XIXe siècle, le phylloxéra et des maladies (mildiou, oïdium, black-rot) nous vinrent d’Amérique.
On s’est alors lancé dans des croisements entre la vigne européenne, sensible (Vitis vinifera), et des vignes américaines, résistantes (V. labrusca, V. riparia, V. rupestris, etc.) pour produire, soit des porte-greffes résistants au phylloxéra permettant de maintenir la production des cépages vinifera, soit des hybrides dits « producteurs directs » qu’on pouvait multiplier par simple bouturage.
Ces hybrides produisaient des vins de qualité moindre, voire franchement médiocre, mais pour beaucoup en quantité, et sans les aléas des ravageurs. Ils étaient appréciés pour la consommation domestique… et exécrés par les producteurs de vins nobles. Dans le contexte de la crise viticole des années 1920, on chercha donc à les éliminer.
Six hybrides furent interdits de vente et de plantation par une loi du 24 décembre 1934 : Noah, Othello, Isabelle, Jacquez, Clinton (une sorte d’hommage prénatal à un président américain…), Herbemont.
Il fallut un motif convaincant (comme aujourd’hui pour les OGM…). On trouva qu’ils produisaient des taux de méthanol plus élevés lors de la vinification et qu’ils rendaient fou et aveugle (le méthanol est effectivement toxique, mais à haute dose, pour le nerf optique).
Aujourd’hui, des spécialistes militent pour la réintroduction de ces cépages dans le paysage viticole, notamment pour des raisons… écologiques. Le règlement (CEE) n° 3800/81 de la Commission, du 16 décembre 1981, établissant le classement des variétés de vigne autorise 19 hybrides producteurs directs (15 rouges, 4 blancs).
Des travaux ont aussi été effectués pour produire des cépages résistants au mildiou et à l’oïdium, par des croisements interspécifiques, mais avec au final un génome essentiellement vinifera. En France, cela ne s’est du reste pas déroulé de manière simple pour feu mon camarade d’école Alain Bouquet, ni pour la diffusion de ses obtentions. Aujourd’hui on dispose de variétés issues du programme ResDur.
Les cépages PIWI (« Pilswiderstandsfähig » ou résistants aux maladies cryptogamiques) contiennent encore une petite proportion de génome non vinifera, en plus des gènes de résistance au mildiou et/ou à l’oïdium. Hypochondriaques, méfiez-vous !
Pas de quoi paniquer !
Les deux pommes de terre, le mystérieux céleri et maintenant la tomate cerise sont les rares cas connus de problèmes sanitaires avérés, issus d’une méthode/technique d’amélioration des plantes qui est effectivement « traditionnellement utilisée pour diverses applications et dont la sécurité est avérée depuis longtemps ».
Le risque zéro n’existe pas ! Mais il se gère !
Les connaissances et les outils modernes d’acquisition de connaissances sur les génomes des plantes et variétés cultivées permettent de gérer encore mieux ces risques, tant pour la technique plus que centenaire des croisements suivis de sélection que pour les techniques plus récentes.
Et question risques, nous sommes bien servis par notre alimentation (qui sait que la noix de muscade est toxique, comme du reste les haricots crus ?), ou pour certains par le recours incontrôlé aux huiles essentielles. Et, normalement, nous gérons aussi.