Alain Damasio : l'entretien XXL
Quelques minutes avant de rencontrer Alain Damasio, son éditeur, Mathias Echenay, avise l’exemplaire de La Zone du dehors qu’on a ramené pour l’occasion. Cette édition du premier roman de l’écrivain de science-fiction est “collector” : en 2007, la maison d'édition La Volte en avait publié quelques exemplaires, avec le “film original du livre”. Les images du DVD prêtent aujourd’hui à sourire - même à l’époque, elles assument déjà leur côté “DIY”. Au dos du livre, on lit que ses réalisateurs ont été “nourris au kebab et au manga”, et ont oeuvré à ce projet “dans une cave cubique”. Mathias Echenay se rappelle de Ludo et Erwan, ces “deux malades qui voulaient faire un film” inspiré du livre. Ménageant le suspens, l’éditeur finit par lâcher l’anecdote : le second, Erwan Castex, qui travaillait notamment sur la 3D et les images de synthèse, est plus connu aujourd’hui sous le nom de Rone. Et s’il s’est lancé dans la musique, c’est un peu grâce à Damasio : sur son premier morceau, Bora Vocal, la voix de l’écrivain s'enchevêtre aux sons de l'electronica. Alors que sort enfin Les Furtifs, son troisième roman dont il a mis quinze ans à accoucher, après La Horde du Contrevent (le roman qui l’a fait connaître du grand public, vendu à 240 000 exemplaires en poche) Damasio revient longuement sur les rencontres artistiques et politiques qui l’ont façonné, et sur ses secrets de création.
Comment as-tu rencontré Rone ?
Alain Damasio - Ça devait être en 2001-2002. Un gars vient me voir, Ludovic Duprez, réalisateur et plasticien. Il avait adoré La Zone et voulait en faire un film. Le mec cash, on doute de rien ! (rires) Il avait fait une énorme maquette en plastiline avec la radzone, et il bossait avec un petit gars d’à peine vingt ans qui s’appelait Erwan (Rone, ndlr), qui avait fait des études de cinéma, et qui s’occupait de la 3D. On était dans une boîte de production dans le XVIIIe, Sycomore. Rone était un peu timide, réservé, et Ludo c’était l’inverse, un artiste grande gueule, un peu extraverti. On s’est côtoyé pendant un an et demi. Il y a des scènes de ce film qui me font mourir de rire aujourd’hui, sur des fonds verts, avec des 3D primitives, de pauvres effets de blur. (rires) Pendant cette période, je descendais parfois à la cave de Sycomore où nous étions relégués, et je surprenais Rone en train de composer pour son plaisir. Il n’avait absolument pas en tête de devenir musicien, il voulait faire carrière dans le cinéma.
C’est de là qu’est né le morceau Bora Vocal, sur lequel tu interviens à la voix ?
A cette époque j’étais en Corse en train d’écrire La Horde, et je revenais dix jours par mois à Paris. J’avais enregistré des cassettes sur lesquelles je me parlais tout seul, car j’étais très isolé pendant vingt jours d’affilé. J’avais entreposé ces cassettes dans un appart’ de 14 mètres carrés que j’avais prêté à une copine, Marilou, qui sortait avec Ludovic. J’avais dit à Marilou qu’elle pouvait les écouter si elle voulait, qu’elle allait se marrer. Elle les a fait écouter à Ludo, qui les a fait écouter à Rone - alors que ça ne devait pas sortir ! (rires) Quand Rone a composé Bora Vocal, il trouvait qu’il manquait un truc. Il avait écouté ce moment où je m’auto-stimule, où je m’auto-insulte, et ça l’avait beaucoup touché. Il a mis ma voix sur le morceau, et l’a envoyé au label In Finé, qui l’a mis sur une compile avec le groupe Agoria. Quand je l’ai écouté, je ne voyais pas l’intérêt de ma partie parlée. Il aurait pu prendre n’importe quel autre moment, mais il a chopé quelque chose de très spécial, une sorte d’auto-adresse solitaire. Ça a été une intuition démente. Il le joue tout le temps en live maintenant. Il déplace la voix, l’écartèle, ajoute des boucles : ça dure cinq minutes, c’est génial. Et ça a été un bonheur de le refaire après, pour Les Furtifs.
Tu as toujours besoin de t’isoler géographiquement pour écrire ?
Oui, je me mets en autarcie, sinon je n’y arrive pas. J’ai eu deux gamines de manière très rapprochée, qui ont aujourd’hui huit et onze ans. Il a fallu le temps qu’elles deviennent assez grandes pour que je puisse m’isoler. Je pars en montagne ou en Corse, je loue des gîtes ou des chambres d'hôtel. Je suis dans mon jus tout le temps, je fais des randos de deux ou trois heures, je ne sors pas du livre. En une semaine j’envoie plus qu’en un mois à la maison. Je suis vraiment à l’intérieur. Les Furtifs, c’est un livre que j’ai fait par bloc d’isolement. C’est un vrai problème, car je dois lâcher ma famille. J’ai fait une série de trois semaines d’affilée en Corse.
Tu as commencé à écrire Les Furtifs tout de suite après La Horde ?
Pas du tout. Enfin, si : mes premières notes dans mes cahiers datent de juste après La Horde, en novembre 2004. J’avais déjà l’idée clé du livre : “L’angle mort est leur lieu de vie”. C’est une sorte de mantra qui porte le livre.
Tu écris dans des cahiers ?
Oui. J’ai trois cahiers, c’est le seul truc que j’ai de précieux. Je ne suis pas du tout matérialiste, tout peut brûler, mais si je perdais les cahiers de La Zone, de La Horde et des Furtifs, ainsi que quelques lettres que j’ai reçues, ça me tuerait. Toute la partie vraiment créative se trouve dans les cahiers. Toutes les idées sont dedans, la philo, la socio, les anticipations, les idées stylistiques. Même à la fin de l’écriture, je les ai sans arrêt repris. Sur 14 ans de travail, ce sont vraiment les meilleurs moments. Je ne suis pas du tout graphomane : quand j’écris dans mes cahiers, c’est que j’ai vraiment une idée, où quelque chose d’important à graver. Ce qui reste dedans, ce ne sont que des reliefs. C’est même écoeurant, car j’avais l’impression durant l’écriture d’être très en dessous de ce que les cahiers ont gardé. Ils ne conservent que les sommets. Toute la rédaction en revanche, je la fais sur ordi.