Quand les écrivain·es font le récit d’une France en crise
Plus que jamais, les crises qui ont secoué la France ces dernières années se répercutent dans la littérature : tendance majeure de la rentrée, des auteur·trices concerné·es, traversé·es, questionné·es eux·elles-mêmes par les bouleversements qu’a connus leur pays travaillent ces crises dans leurs romans.
Récapitulons, au cas où on aurait oublié, absorbé·es par la nouvelle crise que nous traversons depuis mars, celle du coronavirus : attentats islamistes sanglants de 2015 (braquant à nouveau les projecteurs sur une jeunesse française et musulmane qui, se sentant plus que mal en France, pourrait choisir l’embrigadement fondamentaliste) ; les rassemblements place de la République de Nuit debout en 2016 contre la loi Travail (ou la faillite de la confiance des citoyens envers un gouvernement socialiste) ;
les manifestations des Gilets jaunes, dès 2018 (rendant visible cette France laissée pour compte, envahissant Paris les samedis, la précarité des ruraux comme de tou·tes, le ras-le-bol général) ; les grèves massives de l’hiver 2019 contre la réforme des retraites ;
le tout sur fond de défaite de l’habituel bipartisme, la montée de la droite dure et l’élection de “l’homme providentiel” Macron comme symptômes d’une érosion de la confiance du peuple en la politique, et les politiques, suspecté·es d’être corrompu·es, par le lobbying ou tout simplement impuissant·es face à la finance et à la mondialisation, face à l’ubérisation galopante de l’Occident. Les écrivain·es ont vu, ont vécu tout ça, et parmi ceux et celles qui comptent, comme parmi les découvertes, il·elles sont au rendez-vous, cette rentrée, avec leurs voix singulières, leurs styles, leurs mots, pour en donner une version, leur version.
Gentrification des quartiers populaires et travail des frontaliers en usine
Des très attendus romans d’Eric Reinhardt et Alice Zeniter en passant par celui de Laurent Mauvignier, chacun·e ausculte un membre ou un organe de ce corps en souffrance qu’est notre société. Et parmi les découvertes, le premier roman d’Hadrien Bels, Cinq dans tes yeux, qui s’attaque à la gentrification des quartiers populaires ; le deuxième de Thomas Flahaut, Les Nuits d’été, autour du travail des frontaliers en usine.
Il y en a d’autres, aussi, sur lesquels nous reviendrons plus tard, comme le récit de Sandra Lucbert, Personne ne sort les fusils (Seuil), autour du procès de plusieurs responsables de France Télécom à la suite d’une vague de suicides au sein de l’entreprise qui nous a tou·tes secoué·es ; le premier roman de Vinca Van Eecke, Des kilomètres à la ronde (Seuil), qui nous entraîne dans la France rurale des années 1990 ;
et celui de la journaliste Aude Lancelin, La Fièvre (Les Liens Qui Libèrent), qui nous plonge dans l’effervescence des Gilets jaunes ; et puis, dix-huit ans après La Clôture, Jean Rolin poursuit son exploration des zones sinistrées de la France dans Le Pont de Bezons (P.O.L).
Fatima Daas, une expérience intime aussi singulière que sa voix
Mais parlons d’abord de Fatima Daas. Il faut retenir ce nom. Dès que l’on a ouvert La Petite Dernière, son premier roman, ça a été un choc : il y avait quelqu’un, une vraie voix, singulière, une écriture, une personnalité. Impossible bien sûr de la réduire à n’être que “la voix d’une jeune génération de musulman·es issu·es des banlieues”.