Julien Doré : “J’ai une forme de foi, de grande croyance”
“Je ne veux plus écrire les peines que le féminin m’a fait.” Ces mots de la première chanson (le single La Fièvre) de son nouvel album (Aimée) ont valeur de programme : après l’album de la rupture douloureuse (Løve, 2013, grand disque du masochisme amoureux) puis celui de la guérison (le plus varié et enjoué &, 2016), Julien Doré élargit le cadre et se détourne de la chronique aiguisée du sentiment amoureux. L’objet de son attention est désormais non plus les tourments d’un individu (amoureux tour à tour fervent ou brisé) mais plutôt ceux d’une espèce (négligente et irresponsable, qui a saccagé son seul habitat, la Terre).
De l’ironie enjouée au pessimisme brutal, l’artiste colore de beaucoup de nuances ce chant du monde en danger. De passage à Paris, qu’il a quitté depuis plusieurs années au profit des Cévennes, il nous parle de son nouveau mode de vie rural, de ses inquiétudes et espoirs, de sa façon de réenvisager la politique, avec toujours cette loufoquerie légère, cette goguenardise douce, qui imprègne sa musique comme son être-au-monde.
La dernière fois que Les Inrocks t’ont rencontré, c’était il y a quatre ans pour la sortie de ton précédent album &. Nous t’avions rejoint à Saint-Martin-Vésubie, dans les Alpes-Maritimes. Tu t’étais installé à l’époque pour quelques mois dans le chalet de ta grand-mère, dans la montagne. Depuis tu as quitté Paris, pour t’installer dans les Cévennes...
Oui, ce séjour dans le chalet de ma grand-mère a d’ailleurs été un premier déclic. Tout comme quand j’ai tourné le clip de Sublime et Silence en Camargue, ou celui du Lac. A chaque fois s’est renforcé ce désir d’être dans un endroit qui me corresponde en tant qu’homme. J’avais besoin de me réveiller le matin dans une zone où je me sentais chez moi.
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Tu ne t’es jamais senti chez toi dans ton appartement parisien ?
Non, pas vraiment. Mais au-delà de Paris, je ne me sentais pas non plus chez moi dans cette peau d’être humain surexposé à la lumière médiatique. Depuis la Nouvelle Star, puis avec l’installation dans cette vie sous les projecteurs, quelque chose ne s’est pas réglé comme je le souhaitais. Seule la musique, en studio ou sur scène, m’a permis de retrouver une forme d’équilibre. Mais ce qu’il y avait autour de ça, dans cette ville de Paris qui était nouvelle pour moi, même au bout de dix ans, me donnait un sentiment d’enfermement dans une solitude et de décalage intérieur.
Et le fait de t’installer comme tu l’as fait dans un petit village des Cévennes règle le fait de te sentir chez toi dans ta peau d’artiste ? Parce que ce déplacement géographique ne change rien à ta notoriété…
Bien sûr, maintenant, ma vie d’homme, dans les moments de silence artistique, me remplit, me donne le sentiment d’avoir trouvé ma place. J’ai pu éprouver le sentiment d’exister pour moi-même. De ne pas avoir à écrire des chansons pour me sentir vivant. Les chansons viendraient quand elles viendraient, j’étais suffisamment occupé par mon potager.