La droite nationaliste se trompe : l’immigration ne fait pas baisser les salaires
Par Alex Muresianu.
Un article de Reason.
Parallèlement aux argumentations selon lesquelles les immigrants constitueraient une menace « culturelle » et « démographique » pour les États-Unis, certains membres éminents de la nouvelle droite nationaliste prétendent qu’un accroissement de l’immigration touchera durement les travailleurs américains au portefeuille.
« Les nouveaux arrivants concurrencent d’abord les Américains qui ont perdu leur emploi. Résultat : salaires en baisse », déclarait par exemple Tucker Carlson au cours d’un monologue anti-migrants prononcé l’an dernier lors de son émission sur Fox News. De la même façon, des universitaires tels qu’Amy Wax, professeur de droit controversée de l’Université de Pennsylvanie, soutiennent que l’immigration, notamment lorsqu’elle est peu qualifiée, a cassé les salaires des travailleurs américains.
L’exemple jordanien
Au premier abord, ces raisonnements semblent imparables. Mais un article paru récemment dans le Journal of Development Economics aide à comprendre pourquoi les nouveaux immigrants n’ont en réalité pas d’impact négatif sur la situation économique des travailleurs natifs. Après avoir étudié le flux des réfugiés syriens en Jordanie, les chercheurs ont constaté que « les Jordaniens vivant dans des zones à haute concentration de réfugiés n’ont pas rencontré plus de difficultés sur le marché du travail que leurs compatriotes moins exposés aux flux de réfugiés. »
Ce résultat est d’autant plus révélateur que le degré d’immigration enregistré par la Jordanie depuis le début de la guerre en Syrie est extrêmement élevé : plus de 1,3 million de Syriens sont arrivés en Jordanie entre 2011 et 2015 pour une population jordanienne de 6,6 millions de personnes.
Les conclusions de cette étude corroborent la grande majorité des recherches économiques concernant l’impact de l’immigration sur le niveau des salaires. À ce sujet, l’exode de Mariel de 1980 constitue un cas d’étude typique.
L’échec du castrisme a conduit à l’exode
En 1980, alors que les conditions économiques cubaines étaient particulièrement dégradées, Fidel Castro permit à 125 000 personnes environ de quitter le pays. Parties du port de Mariel, elles se dirigèrent vers le sud de la Floride, ce qui augmenta la population active de Miami de 7 % en l’espace de quelques semaines. Étant donné la soudaineté de cette évolution et étant donné que la plupart de ces migrants n’étaient pas très qualifiés, l’exode de Mariel offre une excellente opportunité d’étudier comment l’immigration affecte les salaires. Or la plupart des études aboutirent à la conclusion que l’arrivée des migrants de Mariel n’avait pas eu pour effet de réduire les salaires des Américains. En 1990, par exemple, l’économiste de Berkeley spécialisé dans le marché du travail David Card concluait que l’exode de Mariel « n’avait eu en fait aucun impact sur les salaires ou les taux d’emploi » des travailleurs faiblement qualifiés de Miami.
L’économiste de Harvard George Borjas obtint un résultat différent. Dans un article de 2017, il montrait que les salaires des travailleurs qui avaient quitté le lycée sans diplôme avaient chuté de 10 à 30 % après le flux d’immigration de Mariel. Cependant, une nouvelle étude publiée dans The Journal of Human Resources (le Journal des ressources humaines) a mis en évidence le fait que les salaires des lycéens décrocheurs de Miami n’avaient pas changé comparativement aux salaires des décrocheurs d’autres villes américaines qui n’avaient pas connu de flux d’immigration massifs.
Mais, vous demandez-vous, comment cela est-il possible ? Après tout, selon les lois économiques de base toute augmentation de l’offre de travail devrait faire baisser le prix du travail. Il se trouve cependant que l’augmentation de l’immigration ne se réduit pas à augmenter l’offre de travail – elle augmente aussi la demande de travail. Les immigrants ne sont pas que des travailleurs. Ils participent à la création de nouvelles entreprises et ils achètent des biens et services produits par des entreprises existantes.
De fait, les immigrants jouent un rôle non négligeable dans l’entrepreneuriat américain. Ils représentent 15 % de la population mais sont à l’origine de 25 % des nouvelles entreprises. Si des migrants hautement qualifiés ont fondé les plus grands groupes américains dans des proportions bien supérieures à leur nombre dans la population, les nouveaux arrivants faiblement qualifiés sont également responsables de la création tout aussi disproportionnée de petites entreprises à faibles revenus.
C’est la raison pour laquelle les salaires des travailleurs américains n’ont pas baissé. Si vous considérez que les migrants ne contribuent qu’à l’offre de travail et pas à la demande de travail, vous commettez ce que les économistes appellent l’erreur de la quantité fixe de travail (en anglais : lump of labor fallacy). Compte tenu du comportement des immigrants entrepreneurs, permettre l’entrée de plus d’étrangers aux États-Unis pourraient même être une solution partielle à la faible croissance des salaires, mais en aucune façon sa cause.
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Texte d’origine : The Nationalist Right Is Wrong: More Immigration Doesn’t Reduce Wages
Traduction pour Contrepoints : Nathalie MP. Les intertitres sont de la rédaction.