Fiona Scott Morton : un désastre annoncé ?
Du rififi dans les couloirs de Bruxelles. Ce mercredi 19 juillet, Fiona Scott Morton a finalement jeté l’éponge. Après une semaine de polémique, l’enseignante en économie à l’Université de Yale ne deviendra pas la nouvelle cheffe économiste de la toute-puissante Direction générale de la concurrence de l’UE.
Notre histoire débute mardi dernier, le 11 juillet, lorsque la nomination de madame Scott Morton est rendue publique. L’économiste de 56 ans, spécialisée dans l’organisation industrielle et ancienne membre de la division antitrust de l’administration Obama, semble disposer du CV parfait pour le poste.
Pourtant, les premières contestations ne tardent pas à se faire jour.
La fronde s’amorce en France, où de nombreux officiels s’interrogent sur l’opportunité de nommer une citoyenne américaine à ce poste majeur de l’administration européenne. Par la suite, Emmanuel Macron lui-même se dira « dubitatif ».
En effet, la Commission a eu recours à une dérogation afin d’outrepasser l’exigence de nationalité européenne normalement requise pour un tel poste. Une procédure rarissime et sans précédent à ce niveau. Il s’agit peut-être là du péché originel technocratique des équipes de Margrethe Vestager (Commissaire à la concurrence) : avoir voulu prioriser les compétences sur les conséquences politiques.
Puis c’est au tour du Parlement européen de se joindre à la curée.
Le 14 juillet, les présidents des quatre principaux groupes (PPE, S&D, Renew et Verts) adressent un courrier à la Commission lui demandant de revenir sur sa décision. Les eurodéputés font part de leurs craintes face à de potentielles ingérences étrangères.
Mais surtout, ils mettent en avant les propos tenus par Fiona Scott Morton critiquant le DMA, une réglementation sur les marchés numériques mise en œuvre par l’administration qu’elle est censée rejoindre.
Pour ne rien arranger, l’universitaire fut par le passé consultante pour de nombreux GAFAM comme Microsoft ou Apple. Or, la Commission européenne, et en particulier Mme. Vestager se sont fait connaître ces dernières années pour leur virulence contre ces derniers. La question des conflits d’intérêts vient ainsi s’ajouter à la liste des nombreux reproches émis par les détracteurs de Mme Scott Morton.
Face à la polémique, la Commission lance sa contre-attaque. Elle insiste tout particulièrement sur le caractère purement consultatif et non décisionnaire de chef économiste.
Elle récuse également le terme de « lobbyiste » pour qualifier les activités de sa nominée auprès des plateformes, tout en rappelant que la compétence de la Direction générale de la concurrence va bien au-delà de la régulation de ces derniers. Et puis, ne faut-il pas connaître ses ennemis de l’intérieur pour mieux les combattre ?
Mais ces premières réponses ne suffisent pas à calmer l’affaire qui, bien au contraire, prend de l’ampleur. Le soutien d’une douzaine d’économistes européens de renom n’y change rien.
Alors, la Commissaire Vestager décide de se rendre devant les eurodéputés. Mais cette soirée du 18 juillet va apparaître comme le coup de grâce pour F. Scott Morton.
La défense de la commissaire est imprécise, balbutiante. Sur la question des conflits d’intérêts, elle répond que ce n’est pas nouveau à ce niveau de responsabilité. De plus, cela concernerait « très peu de cas ». Cependant, elle révèle que la liste des conflits d’intérêts n’est pas encore établie et surtout que celle-ci ne sera pas transmise aux parlementaires. Cette persistance du secret technocratique n’arrange en rien la situation.
Sur la question de l’absence de réciprocité, Washington ou Pékin interdisant par la loi à un non-national d’occuper un poste équivalent, Vestager botte en touche.
Elle ne peut compter que sur le soutien d’eurodéputés Verts (notamment allemands et danois) dénonçant le nationalisme des critiques. Leur vice-président, le belge Philippe Lamberts, a même fini par se retirer de la lettre du 14 juillet. Ce dernier s’est dit convaincu par les arguments avancés.
L’opposition finit par atteindre les rangs de la Commission. En effet, cinq de ses membres (dont notamment le Français T; Breton, l’Italien P. Gentiloni et l’Espagnol J. Borrell) envoient le soir même une lettre à la présidente Ursula von der Leyen pour faire part de leur opposition à cette décision.
Il n’y avait alors plus d’autre solution que la renonciation.
Margrethe Vestager déclara au cours de son audition : « Tout cela est lié au passeport ».
Le passeport, un détail pour le regard froid de l’administration, mais un enjeu central du point de vue politique.
Cette histoire nous apprend surtout que sur les onze profils étudiés par la Commission, la plus compétente était une Américaine. Le problème fondamental est peut-être ici pour le Vieux Continent.
Il est très certainement dommageable de ne pas sélectionner une candidate uniquement au regard de ses compétences. Mais pour une Commission qui se veut « politique », portant en étendard la souveraineté numérique et l’autonomie face aux États-Unis, nommer une Américaine (de surcroît ayant travaillé pour les GAFAM) était un grand écart impossible à maintenir. D’autant plus intenable lorsque la défense est si déficiente.
Tout le monde est perdant dans cette histoire. L’Union qui se prive d’un incroyable talent sur l’autel de la souveraineté. Et la Commission qui, par son manque de cohérence, a donné du grain à moudre aux eurosceptiques et antiaméricains de tout poil.
Finalement, la (géo)politique a rattrapé la Commission « géopolitique ».